EXTRAIT
(Chapitre 1)


Aldya. Une ville magnifique et prestigieuse, bâtie et sans cesse améliorée par des architectes inspirés et tous les artistes du continent. Le climat y était clément, et quand il ne l’était pas, il était spectaculaire. Nul doute que c’était un des endroits les plus excitants que j’ai jamais fréquentés. Il y avait des surprises à chaque coin de rue, des ménestrels, des peintres, des marchands et des auberges, sans compter les innombrables étrangers qui venaient de partout pour admirer les lieux ou pour tenter d’y faire fortune.

Ma famille se contentait de rentrer chez elle après quelques années passées loin dans le nord pour développer le commerce de mon père. Nous y revenions à cause d’un incendie qui avait ravagé l’entrepôt où étaient stockées toutes ses marchandises. Une perte considérable qui nous avait mis sur la paille. Nous étions ruinés. Enfin, c’était ce que prétendait mon père. Dans l’absolu, je trouvais que nous ne nous en sortions pas si mal. Comparés à la misère que j’avais vue dans certaines villes, nous étions encore sacrément riches. Certes, nous n’aurions peut-être pas de nouvelles robes pour la fête de la moisson, mais personne ne s’en apercevrait puisque nous n’étions pas là l’année précédente. Mère pouvait dormir tranquille, on ne se moquerait pas de son horrible robe pourpre à dentelle, brodée par les petites mains du comté de Sakshan.

Après l’incendie, mon père récupéra tout ce qu’il put et ferma sa boutique sur place. Il renvoya tous les employés et vendit ce qui restait des appartements que nous occupions. Quant à la caravane qui nous amenait de nouveaux tissus, elle rebroussa chemin et nous escorta jusqu’au centre névralgique de nos affaires : Aldya. “C’est ici que tout a commencé”, clama mon père en arrivant, avec une touche de fierté et de nostalgie dans la voix. Je ne pu m’empêcher d’ajouter “et c’est ici que tout finira”. Ce n’était qu’un trait d’humour — ou peut-être pas — mais il me valut les regards noirs de mes frères et sœurs, et provoqua les sanglots de ma mère. Je commençais à me dire que j’aimerais que tout soit vraiment fini, quand je reçu la claque que mon père me réservait.
Nous avons retrouvé la maison telle que nous l’avions laissée, ou presque. Il y a toujours quelqu’un pour dire que c’était mieux “avant”, que c’était mieux “ailleurs”. Moi, je n’étais pas mécontente de redécouvrir cette ville, cette maison, nos voisins et notre toute première boutique. Je n’avais que peu de souvenirs de mon enfance ici, mais j’avais l’impression de revenir aux sources. Depuis que nous étions arrivés, une étrange sensation m’habitait : je retrouvais enfin quelque chose qui m’avait manqué pendant des années, quelque chose de vital et dont j’avais été trop longtemps privée.

Je sentais que les événements n’allaient pas tarder à s’enchaîner. C’était comme si j’avais attendu ce moment toute ma courte vie. Elle était là, ma voie. Il me guettait, cet avenir que je cherchais et que je redoutais. Je brûlais d’envie d’aller à sa rencontre. A l’instant où je pénétrais sous le porche de notre demeure, je sus que je n’aurais de repos tant que je ne me serais pas rendue au bout de ce chemin. Et, sans doute pour confirmer ce que je ressentais, j’aperçu, nous observant de loin, une silhouette sombre qui disparut instantanément.

La soirée était fraîche et brumeuse et le souper fut rapide, ce qui n’empêchait pas les miens de traîner à table autour d’un vieil alcool de poire. Mon père et mes frères discutaient affaires et tentaient de trouver une solution pour agrandir notre boutique et leur marché. Mère parlait chiffon avec mes deux sœurs. Elles causaient à voix basse et j’entendis quelques fois citer mon nom, comme si leurs propos me concernaient directement. Mais le ronronnement lointain de leur voix se perdait dans le crépitement du feu dans l’âtre.
Je m’étais assise devant la cheminée, comme je le faisais depuis toujours à la fin des repas. Une façon que j’avais trouvée d’échapper aux discussions familiales : elles avaient trop souvent tendance à s’envenimer. Ces querelles ne me touchaient pas et rien n’aurait pu me motiver à prendre part à ces escarmouches verbales qui polluaient nos vies à tous. De toute manière, cette famille n’était pas la mienne. Pas vraiment. Je m’escrimais à comprendre ce qui m’avait projetée dans cet environnement hostile où je ne serais jamais qu’une poupée désarticulée. Il n’y avait rien, chez mes parents comme chez mes frères et sœurs, qui fit écho à ce que je ressentais. Rien qui puisse me dire : je suis de leur chair, leur sang coule dans mes veines et leur esprit me guide sur le chemin de la vie. Rien.

Un claquement sourd, dans la ruelle, me tira de ma rêverie. Je me levais pour regarder par la fenêtre. En soulevant discrètement le rideau, j’aperçus un de nos voisin entrer chez lui. Difficile d’ouvrir une porte lorsqu’on tient à peine debout. J’observais la scène quelques instants avant de voir une ombre se faufiler entre deux bâtiments.

C’était elle. Je mis ma cape et sortis sans réfléchir. Derrière moi, comme un écho insignifiant, j’entendis mes parents continuer leurs conversations : elles devaient être trop importantes pour souffrir une interruption de ma part.

L’ombre avait disparu mais je sentais encore sa présence rôder dans les parages. Je partis dans la direction la plus probable. Par chance, il n’y avait pas de couvre-feu à Aldya, et quelques rues étaient éclairées par d’étranges inscriptions sacrées. Si mes parents avaient su quelle voie je désirais suivre, ils m’auraient sûrement envoyée dans une de ces prestigieuses écoles où l’on apprend l’art des runes ancestrales.

Elle se dirigea vers la Colline. C’était ainsi que l’on nommait le quartier des auberges, tavernes et autres commerces qui restaient souvent ouverts le soir. Il n’y avait en fait qu’un seul bâtiment au sommet de cette colline et toute la vie nocturne se déployait à ses pieds. La nuit étant déjà fraîche pour la saison, les voyageurs demeuraient à l’intérieur et ne s’aventuraient dans les rues que pour une dernière excursion vers leur logement.

Je me demandais si elle savait que je la suivais. Quelle question ! Évidemment qu’elle le savait. Si elle devait m’enseigner les arcanes sombres de la sorcellerie, elle m’avait forcément repérée. C’est à cet instant précis que je perdis sa trace.

Avais-je négligé quelque chose ? J’étais pourtant sûre d’avoir remarqué le moindre détail… Je restai plantée là quelques instants, tentant de comprendre ce qui s’était passé. Deux miliciens s’approchèrent de moi en m’observant avec attention.

Un problème, demoiselle ? fit l’un d’entre eux de sa voix rauque.
Je… me suis perdue, marmonnais-je.

Il me fallut quelques instants pour réorganiser mes pensées et j’ajoutai :

Je me suis attardée chez une cousine et je rentrai chez moi mais… je ne suis à Aldya que depuis quelques jours et je ne connais pas encore bien le chemin.
Vous logez où ?
Mon père a une boutique sur la grande place du quartier marchand, le… comment l’appelez-vous, déjà ? Le Chenal ?

Il acquiesça.

​—On vous raccompagne, fit-il. Faut pas traîner toute seule le soir, même à Aldya.
On m’avait pourtant dit que la ville était très sûre, osais-je en leur emboîtant le pas.
Ben oui, fit son collègue en ricanant grassement, on est là pour veiller sur vous.

Je souris. J’en profitais pour en apprendre un peu plus sur la ville, ses habitudes et ses coutumes. Lorsque j’arrivais à la maison, les gardes attendirent que j’entre avant de continuer leur ronde nocturne. Je découvris alors, avec une certaine stupeur, que personne ne s’était aperçu de mon départ. Cela m’arrangeait, à vrai dire, mais l’importance que j’avais dans cette famille me décontenança légèrement.

Nous pensions que tu étais allée te coucher, murmura ma mère en écarquillant ses yeux déjà ensommeillés.
Je me couche rarement si tôt, fis-je remarquer, contrariée qu’on me connaisse aussi mal.
Et où étais-tu ? s’enquit mon père en fronçant les sourcils ?
Sur la grande place, mentis-je en étendant ma cape humide près de la cheminée. J’avais besoin de prendre l’air, il faisait un peu chaud, ici…

Je m’installais à nouveau devant le feu, tentant de me souvenir du moment où j’avais perdu la trace de celle que je cherchais. J’avais entendu dire que les sorcières savaient disparaître comme par enchantement, échappant à la vigilance de n’importe qui, mais je pensais que c’était une exagération. Visiblement il y avait du vrai. J’avais encore plus hâte de la rencontrer pour qu’elle m’apprenne ce sortilège. Je m’imaginais déjà en train de fausser compagnie à cette famille qui me pesait tant. Soudain, je frémis. N’étais-ce pas là ce que je venais de faire, disparaître sans qu’ils ne s’en rendent compte ?


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